L'histoire du protestantisme écrite par Jacky Delafontenelle
Elle se divise en cinq grandes périodes :
De 1555 à 1598
Dans les années 1555 à 1562, de nombreuses églises réformées sont « dressées » en Basse-Normandie comme elles l'ont été à Alençon, Caen, Saint-Lô etc. A Vire, chef lieu de l’élection, le pasteur Guillaume Feugueray exhorte la population à adhérer à la Réforme dans l’église Notre-Dame (1562). Le ministre Germain Berthelot, d’origine jersiaise, évangélise le Bocage. Il prêche notamment à Sainte-Honorine-la-Chardonne, Athis, Ronfeugerai, Berjou, La Carneille, Taillebois, Fresnes, Domfront, Flers, La Selle-la-Forge, Condé-sur-Noireau etc. Vire est le théâtre de violents combats. Plus de 200 huguenots y sont massacrés (6-8 sept. 1562). Les troupes de Gabriel de Montgommery, chef des protestants bas-normands répandent la terreur. De nombreuses abbayes et églises sont saccagées et pillées. Cinq cordeliers sont sauvagement assassinés à Vire (1er sept. 1568). L’édit de Nemours (1585) met fin à la septième guerre religieuse : « Il fit aller à la messe, selon Agrippa d'Aubigné, trois fois plus de protestants qu’en avait fait la Saint Barthélemy ». Les cultes interrompus entre 1585 et 1589 reprennent.
Le vicaire de Fresnes aurait lui-même poussé ses fidèles à se convertir à la religion calviniste. Des prêches sont établis, semble-t’il dans un premier temps en plein air sur les terres de Jean Le Harivel, écuyer, sieur du Gassel au lieu-dit situé au dessus du village de La Rivière, qui s'appellerait depuis cette époque : « Le Temple ».
Luther (1483-1546)
Luther (1483-1546)
Calvin (1509-1564)
Calvin (1509-1564)
De 1598 à 1685
Henri IV promulgue l'édit de Nantes (13 avril 1598) qui accorde à ses anciens coreligionnaires la liberté de culte dans les lieux où il était célébré avant août 1597, mettant fin à 35 années de guerres civiles.
Le baron de Fresnes opposé à l’exercice de la religion réformée sur ses terres reconnaît que l’exercice du culte « avait été fait en 1596 et 1597, mais que c’était sans son consentement ». Il transige avec les protestants en ne s’opposant plus à la construction d’un temple au village de « La Torrière » sur un terrain donné par les fils de Jean Thoury (27 avril 1615). L’acte de donation précise que le temple sera construit le long du chemin de Fresnes à Tinchebray, du coté est, à l’intersection d’un autre chemin ; qu’il pourrait faire cinquante pieds (environ 16 mètres) de long et qu’il aura deux portes ouvrant à chaque extrémité (acte du 8 avril 1611).
Le temple de La Torrière fut desservi par les pasteurs David Bourget, écuyer, de 1611 à 1631, puis par Guillaume Blanchard, sieur de la Servanière, de 1632 à 1647, le sieur Marchand pasteur à Condé, assure l’intérim de 1647 à 1656, puis par Pierre de Haupaïs, de 1657 à 1674 et enfin par Jacques Cairon, de 1674 à 1680. Ces pasteurs qui résident à Fresnes prêchent également « la bonne parole » à la noblesse et l'élite protestante de Vire qui s'assemblent à La Gallonnière, paroisse de Neuville.
L’Eglise réformée de Fresnes s’étendait, à cette époque, sur les paroisses de Fresnes, Montsecret, Tinchebray, Saint-Quentin-les-Chardonnets et Saint-Pierre-d'Entremont. En 1670, il y avait environ 650 protestants, dont 350 à 400 résidaient sur la paroisse de Fresnes, ce qui représentait près d’un quart de la population. Parmi les familles qui ont adhéré à la Réforme citons à Fresnes des Bazin, Buffard, Chrestien, Desert, Fourey, Gallier, Guitton, Leboucher, Leconte, Lelièvre, Martin, Onfrey, Pelluet, Prunier, Rocher, du Rosel, Sorel, Thoury et Yver, à Montsecret : des Chantrel, Dumont, de Fourré, Fossard, Gallier, Pelluet, Postel, du Rosel, Yver, à Saint-Quentin-les-Chardonnets: des Buffard et Lelièvre, à Tinchebray : des Boille, Duchemin, Fleury, Gascoin, Guérin, Le Page, Pellier, Poret, Sorel et Thoury etc.
Cinq années avant la révocation de l’édit de Nantes, Louis XIV interdit « pour toujours l’exercice de la religion prétendue réformée audit lieu de Fresnes et village de la Torrière » et ordonna la démolition du temple (arrêt du 31 mai 1680). Après sa destruction, les pierres furent réemployées à l’édification de la tour, achevée en 1685, de l’église Notre-Dame de Fresnes, la cloche fut récupérée par l’église Saint-Sauveur de Condé, les rentes furent confisquées au profit des hôpitaux de Condé et de Vire et le terrain fut saisis pour devenir propriété de la commune de Fresnes.
Henri IV signe l'Edit de Nantes (1598) Henri IV signe l'Edit de Nantes (1598)
De 1685 à 1787
Le roi révoque l'édit de Nantes (17 oct. 1685).
Pour ceux qui professent la « religion prétendue réformée » (RPR), c'est le commencement de la période du « Désert », de « l’Eglise sous la Croix », des dragonnades, des enlèvements d’enfants, des enfermements, des abjurations, de la fuite à l’étranger, de la clandestinité. En deux jours (les 20 nov. et 8 déc. 1685) 104 calvinistes abjurent, contraints, emmenés par la force à l'église Notre-Dame. Comme les morts ne peuvent plus être enterrés au cimetière de La Torrière et qu’ils n’ont pas le droit à la sépulture ecclésiastique, ils sont enterrés dans un champ ou un coin de jardin. L’exercice de nombreux métiers leurs sont interdits. Des dizaines de familles émigrent à Jersey, puis au Royaume-Uni, notamment à Londres. Leurs biens sont confisqués.
Ceux qui résistent et persistent dans leur opinion s’assemblent clandestinement la nuit dans les champs et les maisons, pour y célébrer les cultes, les baptêmes et les mariages.
Le 7 avril 1691, 200 à 300 huguenots s’assemblent dans la maison de Richard Onfrey à proximité de La Torrière, au village de La Queue de Fresnes. Les huissiers qui viennent dresser le procès verbal de la réunion sont frappés et blessés. Une dizaine de protestants sont arrêtés et emprisonnés à Tinchebray. Richard Onfray est condamné aux galères, sa femme et ses filles à être enfermées à l’hôpital de Caen. Les réunions reprennent cependant. A Montsecret Anne et Françoise de Fourré reçoivent « chez elle tous les religionnaires, pauvres et riches » (rapport de 1700).
La pratique du culte familial permet aux protestants du Bocage de résister et de se maintenir. En 1740, il en reste encore environ 400 à Fresnes (sur 1300 pour tout le Bocage) bien qu’ils soient privés de pasteur depuis 60 ans.
Des « prédicants » courageux commencent à visiter les 4 églises (Condé, Athis, Sainte-Honorine-la-Chardonne et Fresnes) qui conservent un semblant d’organisation. L’un d’eux, Pierre Morin dit l’Epine réussit à rassembler les membres des 4 églises en colloques plusieurs années de suite (1745, 1746, 1747). Pierre Boudet dit Gautier, puis Jean Godefroy, le sieur Michel et Gential dit La Sagne, Jean-François Descours poursuivent dans la clandestinité la reconstitution des églises du Bocage. Mais en 1748 les enlèvements d’enfants dans les institutions religieuses de Vire et de Caen s’intensifient et l’émigration vers les îles anglo-normandes aussi. A Saint-Hélier (Jersey) sur les 185 protestants nouvellement arrivés de France [liste du 30 avril 1750], plus de 50 personnes sont originaires de Fresnes et de Tinchebray.
A l’avènement de Louis XVI (1774) les huguenots croient qu’on ne mettra plus d’entrave à leur rassemblement. Ils recommencent à s’assembler publiquement et à enterrer les morts à La Torrière (1775). Mais le vicaire de Fresnes dénonce ces cultes (1778) et les enlèvements d’enfants se poursuivent. Cependant l’édit du 19 novembre 1787 dit de Tolérance accorde aux « non catholiques » un état civil et reconnaît leurs unions antérieures.
De 1787 à 1905
La Déclaration des Droits de l’Homme, puis la Constitution de septembre 1791 déclare tout citoyen libre d’exercer le culte auquel il est attaché. Deux années plus tard c’est la Terreur. Le pasteur Aimé Gourjon se démet de ses fonctions (1794). Durant 8 années (1794 à 1802) la vie religieuse semble suspendue. Bonaparte impose le Concordat et les « Articles Organiques du Culte protestant » (1802). L’Eglise consistoriale de Caen, à laquelle « les protestants du département de l’Orne sont spirituellement réunis » est créée par décret (1804). Les protestants s’empressent de reconstruire leur temple à La Torrière sur le même terrain, à quelques mètres de celui qui avait été démoli en 1680. Ils achètent le 21 mars 1805 à Jacques Thoury une parcelle de terrain d’un are dans le prolongement du cimetière. L’acte précise que le vendeur « souffrira pendant six mois, à partir de ce jour, sur son terrain, les pierres et les matériaux maintenant y existants ... l’entrée du temple sur ses fonds, la porte à y pratiquer devant exister du coté du couchant ». Ce temple mesurait environ 7,50 m de large par 15 m de long. Il fut desservi par les pasteurs Laurent Cadoret (1804-05), Jean-Paul Bétrine (1807-11), Paul Laval (1811-22), Emile Frossard (1822-37) qui habitaient à Condé-sur-Noireau, puis par Victor Jaeglé (1837-40) et Louis Taillefer (1840-47) qui habitaient à Athis et par Horace Gourjon (1847 à 1875) qui résidait à Montilly. Des missionnaires méthodistes wesleyens originaires des îles anglo-normandes viennent prêcher le « réveil » spirituel des protestants de la Plaine de Caen et du Bocage normand. Le premier d’entre eux fut le guernesiais, William Mahy qui prêcha durant la Terreur. Il fut suivi par P. de Pontavice, A. de Kerpezdron, P. Lesueur, Ch. Cook, W. Toase, H. de Jersey, Ph. Tourgis, J. Renier, J. Lelièvre, H. Martin, Lupton etc. Les « revivalistes » wesleyens et les protestants « orthodoxes»  (issus de la Réforme) s’opposent. Cette rivalité aboutit à la construction d’une chapelle indépendante au village de La Rivière. Elle fut consacrée le 31 octobre 1839 par le pasteur Pierre-Serane Barbenson. Cet édifice, encore debout, est le plus ancien que les méthodistes ont construit en France. Le culte fut célébré dans cette chapelle par des évangélistes et des pasteurs : P-S. Barbenson, G. Leale, P. Lucas, Frédéric Prunier, L. Bénézet, P. Marseille, Ph. Adair, A. Guitton, Onésime Prunier, Ch. Blampied, M. Prugnard et George Schefter etc. jusqu’en 1882. Le pasteur méthodiste Frédéric Prunier né et décédé à Fresnes (1818-1892), vivement attaché à la religion réformée qui fut celle de ses ancêtres, prêcha l’entente cordiale entre protestants orthodoxes et revivalistes. Il réussira avant de mourir à réconcilier ces deux communautés. On dénombrait 203 protestants en 1804, 225 en 1848, 188 en 1895. Une école primaire privée protestante fut créée au village de La Rivière en 1843. Elle fut dirigée par Joseph Née (1843-46), Frédéric Guillemot (1847-1880), Gédéon Hardouin (1880-85) et Abel Hardouin (1886-94). L’école comptait 30 enfants (12 garçons et 18 filles) en 1889. La municipalité la fit fermer en 1894. Un nouveau temple fut construit à La Rivière, au centre de la population huguenote, à quelques mètres de l’école sur un terrain donné par le pasteur Horace Gourjon (1808-1895 à Condé). La dédicace eut lieu le 17 août 1869. Le temple de La Torrière fut démoli, « hormis la porte d’entrée et les pierres qui l’entourent » (1871) que l’on peut encore voir. Après 28 ans de ministère, Horace Gourjon fut remplacé par les pasteurs Louis Th. Gal-Ladevèze (1875-78), Jean Dartiguepeyrou dit Dartigues junior (1878-85), Alfred Messervy (1885-94), Emile Nicolet (1894-99) et Alfred Henry (1900-07) qui résidaient à Montilly.
Le cimetière de la Torrière Le cimetière de la Torrière
De 1905 à 2005
Après la séparation des Eglises et de l’Etat, les postes pastoraux ont été supprimés l’un après l'autre. L’Eglise réformée de Fresnes a été rattachée à l’Eglise de Vire en 1920, à celle d’Athis en 1946. Les cinq Eglises du Bocage (Athis, Condé-sur-Noireau, Fresnes, Montilly et Vire) se sont regroupées dans une association cultuelle unique dénommée l’ « Eglise Réformée du Bocage normand » dont le siège a été établi en 1978 à Condé-sur-Noireau. Un pasteur y réside, maintenant par intermittence. Il célèbre encore le culte dans le temple de La Rivière, les dimanches au mois d’août, aux descendants des protestants fresnois qui se retrouvent en villégiature dans leurs maisons familiales. La population protestante très minoritaire a presque complètement disparu après la guerre de 1939-44, attirée par les villes ou absorbée par son environnement à l’occasion des mariages mixtes et l’affadissement des convictions religieuses. La paroisse réformée de Fresnes ne vit plus que dans les souvenirs et dans l’histoire.
Le Temple de 'la Rivière' Le Temple de 'la Rivière' Le Temple de 'la Rivière' Le Temple de 'la Rivière'